La décroissance n'est pas un suicide social!

Un article de decroissance.ch.

Les titres des entretiens avec le conseiller d’Etat David Hiler "la décroissance serait la mort de l'Etat social" et du conseiller national vert Antonio Hodgers "La décroissance serait un suicide social" veulent agir en épouvantail. Ils appellent à un débat plus approfondi.

Le courant de pensée qui se réclame de l'objection de croissance (meilleure dénomination que le mot polémique "décroissance": un mauvais indicateur reste mauvais à la baisse comme à la hausse) conteste le postulat que l'augmentation du produit intérieur brut (PIB, qui comptabilise les échanges marchands des biens et des services) représente la seule condition de santé possible de notre économie. La raison principale de la critique est que le PIB tient compte des flux et ne tient pas compte des stocks. Jusqu'au dernier poisson ou au dernier arbre, la surpêche et la déforestation font augmenter le PIB. Dans une métaphore domestique, une famille serait considérée riche parce qu'elle dépense beaucoup, non parce qu'elle possède un capital consistant et géré sagement. En défendant le PIB comme aune, et la croissance comme indispensable, nous acceptons de faire passer au deuxième plan la question de l'équilibre avec la nature.(1).

Or, le constat sur les activités humaines dans nos sociétés industrialisées est consensuel:
- nous prélevons à la nature plus que ce qu'elle ne peut produire,
- et rejetons sous forme de déchets et pollutions davantage que ce qu’elle est en mesure d’absorber.

Sur la base de ce constat, et du fait qu'un mode de vie soutenable est la condition étique fondamentale de l'aventure humaine, renouer avec le soutenable doit devenir un but en soi (2). Poursuivre la croissance du PIB, ce qui demande d'augmenter toujours ce que nous échangeons - donc ce que nous produisons - est inconciliable avec ce but. Une croissance « raisonnable de 2% » conduit irrémédiablement à une exponentielle, si on ne lui impose pas un terme ou une limite. Historiquement la croissance a été toujours accompagnée d'une augmentation de la consommation de matières premières et d'énergie. D'autres formes de croissance, dans l'intention immatérielles, n'ont pas offert les effets escomptés. Les sociétés de services (telle que la notre) sont aujourd'hui parmi les plus gourmandes en énergie. Pour le futur, les partisans de la croissance devraient montrer une feuille de route dans laquelle, tout en conservant la croissance, on renoue avec le soutenable en temps utile. Il en est rien (3). Faire comme si ce plan existait nous conduit dans l’impasse et revient, selon l’expression du juriste et philosophe à l’UNIL Alain Papaux, à parier le genre humain plutôt que sur le genre humain (4).

L'exploration des voies qui acceptent une diminution du PIB parce qu'elles économisent des ressources - la diminution du PIB ne serait pas un but en soi mais une conséquence - ouvre des perspectives intéressantes qu'il vaut la peine de regarder sans préjugés. Ceci chez nous où les ressources que nous consommons dépassent nos besoins, et non pas dans des pays en développement, où une croissance résultant de l’amélioration des conditions de vie de la grande majorité de leurs habitants est nécessaire.

Nous pouvons renoncer à une partie conséquente de notre économie - et de notre consommation de ressources - sans perte significative de confort ou de bien-être, voire avec avantage :
- Qui se plaindrait d'une diminution des armes et des guerres ?
- Qui s’inquièterait d’une réduction des accidents et des maladies, qu'on pourrait prévenir et qu'il est très cher de réparer (Fukushima) ou de soigner (le surpoids)?
- Serait-il si lourd de se passer progressivement des déplacements inutiles de marchandises ou de personnes (en particulier maintenant que les techniques de communication ont évolué de façon si spectaculaire?)
- N’est-il pas désirable de renoncer à l’obsolescence programmée des objets ? N’est-il pas plutôt souhaitable que ceux-ci soient fabriqués pour durer plus longtemps ?
- Ne vaudrait-il pas mieux diminuer certains services comme la publicité (combien sont inutiles et mensongères ?) le crédit poussant à la consommation (combien au surendettement ?) et des assurances qui ont le profit comme but?
- Faut-il encore encourager la possession individuelle de biens, dont le partage et un accès à l'usage suffirait à nos besoins (voitures, maisons de vacances …)?
- Un environnement moins peuplé, à commencer par notre région, serait-il forcement un mal?

Trois moteurs de la croissance pourraient être maîtrisés avec bénéfice :
- Le premier consiste dans l'augmentation de la productivité. Jusqu'à maintenant il nous a paru naturel et nécessaire de la convertir en augmentation de la production. Dans le passé pour subvenir à nos besoins, mais maintenant pour éviter la perte d'emplois qui accompagnerait un système industriel moins actif car plus performant. Ne serait-il pas plus sage de mieux partager le travail, et utiliser le temps et les énergies dégagées pour prendre soin de notre santé, de nos liens affectifs, de notre environnement et de la culture ?
- Le deuxième est celui de la dette, de l'intérêt et de la création monétaire par les banques, aujourd'hui en mesure de prêter beaucoup plus d'argent que leurs réserves. Ceci a conduit à un système financier aux volumes démesurés (97% contre 3% constitué par l'économie réelle). Une gouvernance plus stricte des banques, au service de l'intérêt général, rendrait nos économies forcément plus petites mais plus solides.
- Le troisième est celui de l'augmentation de la population et des flux migratoires. En améliorant le niveau d'instruction (en particulier celui des filles) et la qualité de vie, moyennant certes un meilleur partage des ressources, les pays du sud pourront suivre la stabilisation démographique que le nord a déjà accomplie.


Ceux qui critiquent ce projet d’une économie plus sobre prétendent que la mise en place de limites à la consommation (et à la propriété) est liberticide. Nous pensons, plus précisément, que l'insupportable serait des contraintes subies, arbitraires et injustement réparties alors que des limites choisies, basées sur des principes plutôt que sur des mécanismes de marché (incapables de gérer l'abondance et la pénurie, et aveugles devant la souffrance), avant que la réalité de la biosphère ne nous l’impose drastiquement et brutalement, seraient au contraire vécues comme une preuve de sagesse. L'avantage en serait la réappropriation du sens et d’une maîtrise qui iraient avec une société moins fragile et plus juste. D'ailleurs, chacun de nous accepte déjà des limites à la consommation à l'échelle familiale et professionnelle, domaines dans lesquels la cohabitation sereine avec les limites est considérée comme une qualité.

Nos connaissances sur les enjeux environnementaux ont progressé et peuvent servir de base pour un droit de la nature plus évolué, et encore consensuel, même si plus contraignant. Par exemple, on pourrait décider qu'il n'est pas licite de dégager des profits avant d'avoir compensé les externalités négatives (écologiques et sociales) d’une entreprise, ou qu'il est possible de restreindre - pour tout le monde - la consommation de ressources non renouvelables quand des alternatives existent, bien que parfois moins profitables ou confortables. Ou qu'on ne peut pas posséder et disposer davantage qu'un certain quota de biens communs.

Reste donc la question de comment financer de l'Etat social, justement mise en avant par Monsieur Hiler. A présent, le financement se fait en grande partie avec les impôts sur les activités économiques, et avec leur croissance l'impôt reste relativement indolore. La croissance serait finalement ce qui nous permet de nous enrichir... et ceux qui sont plus pauvres que nous aussi. Mais maintenant au prix de renoncer à un mode de vie soutenable. Nous avons donc le choix. Soit nous pouvons décider de vivre dans nos moyens (et il y a assez de ressources sur notre planète pour subvenir aux besoins de tout le monde), soit nous continuons comme maintenant (en fait en consommant davantage, si l'on veut garder la croissance!). La première solution, évidemment la bonne à nos yeux, demande forcement une répartition différente des richesses. Ça nous laisse, comme dernière objection, le fait que sans croissance, on ne peut pas avoir le même écart dans les revenus, ni autant de différences dans la répartition des tâches les moins valorisantes. Elle ne fait pas le poids face à la nécessité d'un mode de vie soutenable.

Pourquoi la question de l'insoutenabilité de la croissance se pose-t'-elle maintenant, alors que la croissance a été un élément constitutif de l'aventure humaine depuis le début? C'est que maintenant, avec l'augmentation exponentielle de la population, de la consommation par tête, et de notre puissance technique (dans une synergie rendue possible par l'abondance de l'énergie fournie par le pétrole) nous avons dépassé les limites de ce que la nature peut nous donner. Dans les mots d Michel Serres, "Ce qui est nouveau, c’est que les choses dont nous dépendons dépendent de nous" (5). Pour utiliser la métaphore économique, lorsque la famille humaine vivait sur les intérêts de la nature, l'augmentation de la consommation posait seulement une question de justice distributive. Maintenant que nous vivons en dilapidant le capital, il est crucial de poser la question des limites.

Avons-nous les outils pour explorer les possibilités d'une vie heureuse, voire prospère, sans croissance? Les travaux existent, il faut être ouvert au débat, et l'enrichir(6). Nous disposons déjà des connaissances nécessaires pour construire une société en équilibre avec la nature. En partie grâce aux progrès des techniques et de l'information, nous pourrions le faire sans perte significative de bien-être. Nous avons les outils sociétaux et économiques pour encourager et gérer cette transition. N’est-il pas plus raisonnable d'utiliser les savoirs d'aujourd'hui pour prévenir les problèmes de demain, que d'espérer que les savoirs de demain soient en mesure de réparer les problèmes que nous causons aujourd'hui? (7).

Passer de Homo Faber à Homo Sapiens demandera une autre façon de vivre et d’échanger. Probablement qu’il faudra travailler moins (mais tous, et mieux) et apprendre à investir le gain de temps libre que nous aurons en échange au profit de nos liens, de notre culture et de la nature. Mais le métier d'humain ne serait-il pas, tout d'abord de savoir vivre en harmonie avec ses semblables, dans la limite de son environnement?


Pietro Majno et Lucas Luisoni, membres du ROC-GE;