Décroissance côté femmes

Un article de decroissance.ch.

Résumé avec quelques apports, réflexions et questions, de l’article de Marie Najman, « La question du féminisme », revue Silence, nu 350, octobre 2007.

Sommaire

Individualisation du domestique et dévalorisation des activités ‘féminines’

La colonisation de l’espace domestique a été décisive pour l’essor du capitalisme industriel : en dévalorisant les productions traditionnelles des ménages par la publicité pour un idéal de vie « bourgeois » ; en promouvant partout l’avis des experts (médecins, éducateurs, services sociaux) contre le bon sens et la transmission familiale. Les femmes, confinées dans leurs foyers, ont perdu de leur influence dans l’espace public.


Hiérarchisation masculin-féminin

Toutefois, cette valorisation publique traditionnelle des activités ‘féminines’ reposait sur une hiérarchisation symbolique qui prévaut dans la plupart des sociétés, érigeant le masculin comme supérieur au féminin. Aujourd’hui encore les activités domestiques sont évitées à tout prix par les femmes aisées et à fortiori les hommes, en employant du personnel de maison et des entreprises de service, postes la plupart du temps occupés par des femmes. Par ailleurs, dans le domaine considéré comme supérieur et célébré comme tel, celui des activités symboliques tels que les actes et représentations religieuses, politiques ou artistiques, les récits historiques, la pensée philosophique et recherche scientifique, a fortiori lorsque ces activités concernent les pouvoirs publics (industrie, finance, Etat) : une place égale des femmes reste difficile à obtenir. Cela se vérifie aussi dans le mouvement de l’objection de croissance : les femmes sont plus nombreuses à mettre en route des ateliers de cuisine, de cosmétique ou de santé alternatives que de mécanique ou de philosophie.


Les femmes, premières victimes de la prospérité du Capital & Dévalorisation des tâches aux personnes

C’est majoritairement sur le travail non salarié et peu valorisé des femmes que repose la reproduction d’une force de travail masculine ou féminine qui se vend au rabais dans les entreprises. Les femmes nourrissent, nettoient, reposent… Les tâches domestiques, les soins aux enfants et aux personnes âgées sont dévalorisées, du fait qu’elles ont toujours été effectuées par des femmes dans un contexte symbolique qui les place en position de subalternes et du fait que la domination des impératifs économiques que le capitalisme impose par les manipulations publicitaires, nous empêche de penser philosophiquement et politiquement l’importance civilisatrice de ces tâches.


Publicité et consommation : la femme pour cible

Depuis le 19ème siècle les femmes, en quête de valorisation par rapport au masculin (dans l’ordre symbolique subalterne de l’humanité dans lequel elles sont réduites) ont vécu dans un climat permanent d’injonctions publicitaires quant à leur physique et leur comportement autant que pour leurs vêtements ou les produits utiles au foyer. Les femmes sont ainsi souvent des consommatrices compulsives et peu regardantes. Dès lors, qui mieux que d’autres femmes pourraient leur démontrer combien il est agréable de se libérer des injonctions publicitaires en faisant le choix de la décroissance, renonçant aux productions du capitalisme industriel qui sont couteuses du point de vue de la justice humaine comme du point de vue écologique.

La fameuse grève de la consommation exige un travail plus important à la maison. Il faut donc:


Masculiniser le domestique pour le valoriser

Les hommes doivent participer avec les femmes à la non-collaboration aux dégâts de la croissance, tâches qui demanderont de plus en plus de temps (car le choix de non collaboration est minoritaire, et qu’il n’y a donc pas ou peu de solutions collectives) comme s’approvisionner localement, renoncer aux produits polluants, utiliser des denrées moins transformées et recycler au maximum, cultiver et cueillir ou aller faire le marché, éplucher et cuisiner, récupérer, raccommoder et réparer, activités qui risquent de continuer à incomber aux femmes si nous ne sommes pas attentifs !


L’égalité hommes-femmes

La participation des hommes aux tâches habituellement ‘féminines’ est déjà plus importante dans les milieux de la décroissance : la décroissance a un atout dans l’imaginaire qu’il est important de valoriser dans l’espace public.

Accession des femmes au politique afin de stimuler des réponses collectives à l’objectif de moindre empreinte écologique, car elles porteront mieux cette exigence de masculinisation du domestique, et ressentirons plus que les hommes les exigences de l’augmentation des tâches domestiques.


Socialiser les tâches domestiques

L’inventivité des femmes est requise car ce ne seront pas les productions domestiques, mais des alternatives industrielles non capitalistes, qui seront plus économes en temps et en énergie pour nous approvisionner le plus localement possible et recycler au maximum. Il s’agit de sortir de l’autonomie défendue par certains objecteurs de croissance, inspirée par l’individualisme cher au capitalisme, pour mettre en œuvre, cultiver dans nos représentations et rêves, une hétéronomie enfin assumée, réfléchie, démocratique et écologique car il s’agit de faire société autrement qu’aujourd’hui. Il y a une spirale vertueuse : le choix de consacrer moins de temps aux tâches domestiques doit être possible pour les femmes ; ainsi nous avons besoin que tous les hommes se (ré)approprient le domestique, condition sine qua non pour une participation efficace des femmes au politique qui est décisive pour une société plus juste et durable, avec une économie assignée au service de cet objectif.


Remettre l’économie à sa place, sortir de l’oppression salariale productiviste

Les femmes vivent en premier chef la contradiction entre indépendance financière (par assentiment aux choix capitalistes en matière d’emploi et de consommation) et indépendance de vie (activités familiales, sociales, culturelles). Les femmes sont plus nombreuses à subordonner leur salariat à leurs choix de vie extra-salariaux, d’où temps partiels et moindre ambition carriériste. Les hommes sont d’avantage enclins à céder sur le plan de leurs choix extra-salariaux (à cause des offres du capitalisme qui ont toujours privilégié le versant traditionnellement comme plus masculin des comportements : compétition, extraversion et maîtrise), même si beaucoup vivent cela comme une oppression et osent aujourd’hui le dire, constituant autant d’alliés potentiels pour la décroissance.


Diminution du temps de travail

Puisqu’il faut octroyer plus de temps aux tâches privées quotidiennes, et que la non-collaboration à la croissance pousse de même à l’activité politique qui va avec, on arrive à l’obligation de diminuer son temps salarié.


Socialiser autrement les tâches

Obtenir ensemble que les choix extra-salariaux des femmes ne sont plus subordonnés au « on a pas le choix » de l’absence de crèche, du salaire trop bas ou de la tradition non débattue leur imposant leur vie. Il s’agit d’éviter que les tâches extra-salariales contraintes de la vie domestique ne leur reviennent pas encore et toujours, leur interdisant d’exercer leur créativité sociale, culturelle et économique, ainsi que leurs compétences politiques indispensables. Cette lutte féministe rejoint la décroissance en cela que tous doivent pouvoir mener une vie avec des tâches pourvues de sens et compatible avec justice et écologie, une revendication exigeant solidarité et partage entre hommes et femmes, dans l’espace privé comme public.


La décroissance, nécessairement féministe

L’objection de croissance, en constituant la seule option politique qui pose une question aujourd’hui majoritairement vécue par les femmes, celle du sens du travail humain, se trouve dans la nécessité vitale de faire progresser l’égalité hommes-femmes dans le contenu comme dans le partage des tâches domestiques, avec l’objectif de promouvoir dans l’espace public une vraie démocratie active où les femmes aient toute leur place.

Il s’agit donc de renforcer les moyens, soit l’accès des femmes au politique, pour parvenir à subordonner l’économie par la non-collaboration aux dégâts actuels et par la démocratie active, et conquérir une part de la fin, plus de justice et de liberté pour tous les humains.


Propositions immédiates

Dans les activités publiques de l’objection de croissance, tout faire pour qu’apparaissent à chaque fois une moitié de femmes et une moitié d’hommes. Au niveau des responsabilités internes, s’obliger à la parité chaque fois qu’elle est possible : c’est une question de cohérence politique. On n’attend pas que des femmes et des hommes prenant une initiative qu’ils aient des compétences précises, mais la seule volonté de coopérer pour réussir. Il s’agit de sobliger à la parité, de s’obliger à trouver des solutions pratiques pour ce faire (garde d’enfants, etc.).

Pour l’éducation des enfants, être attentifs au matériel éducatif, livre et vidéos. Par exemple, soutenir des associations comme lab'elle, qui visent à élargir les horizons des enfants, en étant attentif aux potentiels féminins dans les livres pour enfants à travers un label.

Obtenir que la paternité soit valorisée : pour la retraite, reconnaître le travail paternel comme le travail maternel, donner droit à une pension pour les pères divorcés en leur confiant plus souvent les enfants, obliger un congé de paternité et partage strict entre les tuteurs légaux des absences pour enfants malade.

Obtenir la nomination d’autant de femmes que d’hommes dans les commissions de recrutement, les conseils et le professorat des organismes d’enseignement et de recherche publics.

Diverses revendications qui amélioreraient la vie de beaucoup de femmes : un vrai service d’éducation de la petite enfance (gratuit par redistribution), l’égalité des salaires à qualification égale, droit au logement correct quels que soient les aléas de la vie. L’idée d’un revenu garanti (allocation d’existence), afin d’assurer à tous une vie décente, avec un montant élevé permettant d’assurer une réelle indépendance de vie, y compris familiale (se loger, élever des enfants même seul et avoir assez de surplus pour une vie culturelle. Car si cette allocation est faible, ce sont les femmes qui y seront assignées en masse comme c’est le cas pour les minimas sociaux et temps partiels.

Diminuer le temps de travail de chacun afin de donner emploi et revenu à tous. « Revendiquer pour tous la semaine de 20h pas plus pour le Capital (ou l’Etat) » (assortie d’un revenu maximal autorisé). Ainsi hommes et femmes auront plus de temps pour réfléchir à la marche du monde, au sens des emplois qui nous sont proposés et de la course à la productivité.


Diminuer l’importance des relations dominant-dominé

La question de la prise de parole, et de la part des femmes, dans un réseau, comme celui des Objecteurs de croissance, est posée : mêmes lorsque les femmes sont plus nombreuses, les hommes y occupent bien souvent la plupart des responsabilités, et participent d’avantage car bien souvent c’est la compétition pour « avoir raison » qui est à l’œuvre, selon le modèle des joutes oratoires héritées de la démocratie athénienne. Il s’agit de sortir de ce modèle, par une recherche active des techniques oratoires afin de favoriser plus de justice, déjà utilisées par les alternatifs et autres décroissants. Pour ce faire voir "Guerrila Kit" de Morjane Baba, éditions de La Découverte (2003) ou sur le site des Colporteurs de la décroissance. Une réflexion est aussi en cours chez les Renseignements Généreux. Il y a déjà un principe élémentaire : renoncer aux salles avec tribune et rangées fixes. Soyons conscients qu’il y aura toujours du « pouvoir » mais l’important est qu’il circule, qu’il soit disponible et pas confisqué ! Il s’agit d’inventer des rituels pour qu’en fin d’échanges il soit remis à la Terre, par exemple. Concernant les productions écrites, développer « l’hyperdébat » : proposer des écrits qui donnent envie de réfléchir et de contribuer au maximum de lecteurs, sur internet (plateforme wiki, forum de discussion, etc.) mais pas seulement. L’important est d’être conscients qu’on réalise une intervention dans un débat et non une somme achevée…